Biographie

Je vais faire semblant de ne pas être l'auteur de la biographie qui suit en me dissimulant derrière la troisième personne du singulier. En effet, il est bien connu qu'un écrivain ne doit surtout pas travailler lui-même à sa notoriété, de la même manière qu'un médecin ou un avocat ne peut passer une publicité dans un journal pour vanter ses services - un tabou joliment appelé principe de délicatesse. Les professions les plus chargées de symbolique (chamane, intercesseur, monarque, scribe) sont naturellement les plus contraintes par un ensemble de règles formelles (lois) et informelles (bienséance) qui visent à rappeler à chacun leur nature transcendante. L'écrivain est avant tout une âme qui baigne dans l'éther de l'Idéal, un mage qui sait écouter le chant des muses et le retranscrire pour l'édification de l'humanité. En ce sens, il ne saurait se soucier de sa publicité, activité aussi vulgaire que le paiement du loyer. Pourtant, le loyer doit être payé. L'écrivain se trouve donc face à un dilemme : comment prostituer sa gloire éternelle sans en avoir l'air ? En tenant une chronique dans un journal. En s'engageant pour un politicien puissant. Ou en défendant une cause dans l'air du temps. Bref, tout ce qui lui permet de faire parler de lui sans devoir acheter un huitième de page ou un pavé de Une dans un quotidien national. La gloire se mesure en centimètres carrés, de préférence sur papier quadri.

Cédric Parren, disais-je, est écrivain et traducteur. À huit ans, il oublia une rédaction (Présente ton animal préféré) sur un banc dans un parc. Une semaine plus tard, il la reçut par la poste avec des corrections et des encouragements de François Nourissier. Vers quatorze ans, il écrivit un premier roman évidemment mauvais, sauf aux yeux de la jeune fille à qui il le fit lire. À dix-huit ans, il envoya un roman étrange - le protagoniste tombe amoureux d'une chatte et devient de plus en plus jaloux à chacune de ses sorties nocturnes - à divers éditeurs, et reçut de l'un d'entre eux une lettre horrifiée, et d'un autre un mot tendre. Plusieurs romans suivirent, refusés à divers degrés, ce qui lui fit douter - encore plus qu'au naturel - de son talent. Un soir, convaincu de ne pas avoir les aptitudes nécessaires à sa vocation, il rassembla tout ce qu'il avait jamais écrit - et qu'il conservait pour la réserve précieuse de la Bibliothèque nationale - et bourra deux poubelles qu'il sortit aussitôt. Le lendemain soir, elles étaient toujours là. Comment, même les éboueurs n'en veulent pas ? se lamenta Cédric Parren. En fait, ils étaient en grève. Percevant dans cette coïncidence quelque signe mystérieux, il faillit récupérer plusieurs fois ses manuscrits, puis s'abstint. Cinq jours plus tard, ils disparurent enfin. Suivirent quelques années d'écriture vénale, dont le caractère rémunérateur est des plus séduisants. Cédric Parren nourrissait bien l'un ou l'autre projet grandiose - il consignait de nombreuses idées - mais les abandonnait avant même d'en écrire la première ligne. Il est certain que le monde aurait compté un génie méconnu de plus si un ami ne l'avait pas appelé pour lui proposer d'écrire un pamphlet - genre qu'il n'avait jamais pratiqué - afin de le publier dans une nouvelle collection dont il était fortuitement le directeur. C'est ainsi qu'en janvier 2014 parut Le silence de la loi aux éditions Les Belles Lettres (Paris). Ce court libelle suscita plus l'intérêt des critiques que des lecteurs, chose excellente d'après son éditeur, qui lui demanda s'il désirait écrire un autre essai. C'est comme si c'était fait, répondit Cédric Parren en croisant les doigts dans le dos. Depuis, il tente de terminer un essai sur l'art africain traditionnel et les légendes qui circulent à son sujet. Ce livre devrait être publié à la fin 2015 2016 2017. Dans l'intervalle, il répond aux messages envoyés à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Revue de presse du Silence de la loi

Radio

Interview donnée à la Voix de la Russie, la plus ancienne radio russe, le 15 février 2014 : http://ow.ly/wpRBK (l'interview est intégralement retranscrite en bas de page)

France Culture, 7 mai 2014, Sébastien Le Fol : http://ow.ly/wCOAO « Un pamphlet inspiré. »

Journaux

Valeurs Actuelles, 6 février 2014 : « Un déluge normatif analysé avec acuité par Cédric Parren. [...] Un petit ouvrage percutant. »

Le Figaro Magazine, 28 mars 2014, Jean Sévillia : « Soulignant que le temps de lire ce texte de 80 pages, la législation française se sera allongée de 175 mots, l'auteur s'élève contre cette inflation de textes souvent incompréhensibles, contradictoires et liberticides. »

Les Échos, 4 avril 2014, Daniel Fortin : « [Cédric Parren] voit dans ces injonctions permanentes lancées aux citoyens non pas la marque d'un état tyrannique mais, au contraire, celle d'un pouvoir aux abois. À méditer. »

Atlantico a publié deux extraits du Silence de la loi : http://ow.ly/wpQCC et http://ow.ly/wpQXV.

Blogs

Contrepoints, 12 avril 2014, http://ow.ly/wpRR0 : « Le silence de la loi est un brûlot absolument remarquable, tant par son style que par son contenu. »

Francis Richard, 26 avril 2014, http://ow.ly/wpSz1 : « Le mérite du livre de Cédric Parren est de donner toute sa dimension à cet iceberg [l'inflation normative]. »

 

Extrait du Silence de la loi

La liberté est, en somme, la possibilité d’être différent. La pulsion mimétique des hommes est bien sûr puissante – condition et conséquence de la vie en société, – mais elle doit composer avec leur désir de se distinguer, c’est-à-dire d’être eux-mêmes. Vu que la loi dispose identiquement pour chacun, qu’elle est devenue exclusivement impérative et que son domaine d’application ne cesse de s’étendre[1], elle a pour principal corollaire une uniformisation absolue des modalités d’existence.

Les lois de pur nivellement existent, mais la dictature du Même prend généralement la forme de mesures de « protection »[2]. À titre d’exemple, l’observation d’un embouteillage permet de constater à quel point les voitures actuelles se ressemblent. Sans s’attarder sur le baroque propre au premier quart du xxe siècle, la créativité qui s’est exprimée dans l’immédiat après-guerre est maintenant réservée aux films de science-fiction. Les réglementations chaque jour plus strictes concernant la sécurité ou l’écologie ont pour principal effet de créer un schéma directeur de plus en plus précis pour la carrosserie, le châssis et la partie mécanique des véhicules[3]. Quand bien même le législateur se berce de l’illusion contraire, les contraintes physiques existent et sont immuables. Vu que les réponses apportées à celles-ci ne peuvent varier à l’infini, il est probable qu’un jour tous les constructeurs proposeront la même automobile, déclinée en diverses nuances de blanc[4].

Une promenade dans un quartier récemment construit est tout aussi édifiante. La jungle de réglementations environnementales, sur laquelle prospèrent une myriade de fonctionnaires et d’experts, a fait entrer l’architecture française dans un nouvel internationalisme artistique : le « réalisme écologiste ». Les normes draconiennes en matière d’isolation thermique et de performance énergétique empêchent entre autres de prévoir de trop grandes surfaces vitrées ou des murs trop fins, l’objectif à long terme étant vraisemblablement un retour à l’esthétique du bunker[5]. La fantaisie, la beauté du geste, le plaisir n’ont plus cours aujourd’hui ; seules règnent l’utilité et la conformité[6]. Si Paris devait être rasée demain, sa réédification aux normes ferait passer le centre de Bucarest pour une merveille d’originalité[7]. L’effet délétère de ces réglementations ne se limite évidemment pas aux nouveaux bâtiments, car le passé n’a pas l’excuse de l’antériorité : en cas de rénovation lourde ou de changement d’affectation, il est obligatoire de mettre un immeuble en conformité. L’alignement de l’antique liberté sur l’orthodoxie contemporaine est si coûteux – voire impossible, – que nombre de propriétaires décident de raser leur bien pour n’en conserver que la façade. Le village Potemkine est devenu un idéal urbanistique.

Les choses inanimées ne sont bien sûr pas les seules victimes de cette mécanique d’uniformisation. De la maternité à l’hospice, les êtres humains suivent dorénavant un itinéraire balisé, où l’aventure se réduit à choisir entre deux obligations similaires. Leur vie ne leur appartient plus que sur les détails, que le législateur se réserve le droit de modifier à loisir. Plus ils tentent d’exprimer leur nature et de déployer leurs aptitudes, plus ils s’enfoncent dans les sables mouvants de la loi. Car, si beaucoup d’activités sont prohibées, toutes sont découragées. Les permis, les autorisations, les restrictions ôtent l’envie comme la possibilité d’agir. Le fonctionnement de l’administration s’est imposé à la société, ou plutôt : les administratifs ont créé un monde à leur image. Ce monde aux normes est un monde mort, dans lequel la liberté, au lieu d’être le droit de faire ce qui ne nuit pas à autrui, n’est plus que l’étroit couloir concédé par les autorités entre le mur des obligations et celui des interdictions.

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[1] Outre le fait que les innovations technologiques sont réglementées dès leur apparition – comme si le parlement tenait un état civil d’un nouveau genre, – des domaines qui échappaient traditionnellement à l’activité législative – l’histoire, par exemple – bénéficient dorénavant de la clairvoyante sollicitude des députés.

[2] La première vague de lois et de réglementations « visant à assurer la sécurité et la protection de la population française » est l’œuvre du gouvernement de Vichy. Ainsi, les normes de sécurité des bâtiments, les issues de secours, l’interdiction de fumer dans les lieux publics, la médecine du travail, les carnets de santé et de vaccination, le système de retraite par répartition, la signalisation routière moderne ou la restriction de la vente d’alcool sont quelques-unes des « avancées » imposées par un état français inspiré par la bienveillance nazie. Le lecteur intéressé par ce sujet consultera : PROCTOR (Robert N.), La Guerre des nazis contre le cancer, Les Belles Lettres, Paris, 2001.

[3] Par exemple, la directive européenne du 17 novembre 2003 « relative à la protection des piétons et autres usagers vulnérables de la route en cas de collision avec un véhicule à moteur » a fait disparaître pour toujours les bouchons de radiateur, les pare-buffles et les phares escamotables, et a contraint les constructeurs à allonger le capot de leurs voitures compactes, réduisant par là même leur principal attrait.

[4] Par ailleurs, il ne sera bientôt même plus possible de rouler avec un véhicule « ancien », puisque de plus en plus de villes les interdisent. Il ne fait pas de doute que les habitations « anciennes » subiront un jour le même sort. L’œuvre nihiliste de l’état moderne n’a ni limites ni fin, comme tous les programmes révolutionnaires.

[5] Les archéologues du futur en tireront probablement comme conclusion que notre civilisation était en proie à des guerres incessantes ou à des croyances apocalyptiques. Ils n’auront pas tort.

[6] Il ne fait aucun doute que l’Art nouveau serait interdit s’il devait naître aujourd’hui.

[7] Les zones récemment bâties à la périphérie des villes et à la campagne déclinent avec d’infimes variations le même modèle de petite maison rectangulaire à toit à deux versants, avec des baies à dominante verticale, à briques rouge-brun et respectant des rapports de proportion immuables.